bandeaulogo Logo Planètes Interdites

picto_arianeAccueilpicto_arianeLes Incontournables "Bande dessinée"picto_ariane Blackbird



LEs incontournables "Bande dessinée"

 

 

couverture Blackbird

Par : Maurel, Pierre Editeur : L'employé du Moi
Genre : Chronique Sociale Date de parution : 04/2011
Résumé : Le récit auquel on a affaire ici est ce qu'on peut appeler de la politique-fiction. Car politique, il est assurément, et c'est bien d'une fiction qu'il s'agit (mais jusqu'à quand ?).
Une fiction donc, ce qui veut dire que nous ne sommes pas dans la réalité, ni dans son image à l'identique, mais dans une reconstruction de celle-ci. À minima, comme c'est le cas ici, tous les éléments du monde réel sont là, mais pas tout à fait à leur place : ce qu'il y a de fictif dans le récit, déplace l'ensemble du "système" dans lequel chacun est pris pour ouvrir un écart qui n'est pas sans conséquence : il met au jour les dysfonctionnements et les dérives spécifiques à nos sociétés.
L'argument sur lequel repose ici le récit est le suivant : une loi supprimant le prix unique du livre est votée – ce qui est bien dans la logique des plus libérales de nos gouvernants –, assortie d'une interdiction de toute auto-édition : chaque auteur, s'il veut publier, devra désormais passer par un éditeur agréé et certifié. Dès cet instant, un groupe de fanzineux - les "Blackbird" (nom de leur fanzine qui viendra à les designer) - dont nul ne se souciait jusque-là, se voit, du jour au lendemain, confronté à la loi et contraint à la clandestinité.
Certains objecteront peut-être que, d'une part, une telle loi nécessiterait sans doute un, ou même plusieurs, décrets d'application, avant de pouvoir entrer en vigueur – ce qui généralement prend quelques mois, voire quelques années, et parfois n'arrive jamais – et, d'autre part, la seconde partie de la loi n'aurait que peu de chance de passer, elle est une atteinte directe à la liberté d'expression, et serait certainement déclarée inconstitutionnelle. Mais rien n'est moins sûr.
Quoi qu'il en soit, c'est justement là l'élément fictif qui, inséré dans le tissu du réel, permet à Pierre Maurel de dénoncer la nature mortifère et liberticide des politiques libérales. La loi, élaborée par des idéologues se donnant pour pragmatiques , fabrique les hors-la-loi, elle les crée de toutes pièces. De telles politiques se moquent du bien commun et ne défendent que des intérêts privés – pour ne pas dire particuliers.
De plus, si cela permet d'alimenter autant que d'accroître les sentiments d'insécurité et de peur de la population, c'est là pour eux un avantage stratégique certain : l'existence de groupes clandestins peu ou prou subversifs, surtout s'ils les ont créés eux-mêmes, est l'argument d'où s'autorise des politiques coercitives et répressives.
On se souvient de l'affaire de Tarnac qui, fort heureusement, c'est soldé par un fiasco total du gouvernement. Le pouvoir a voulu nous refourguer de l'ultra-gauche, terme qui ne veut strictement rien dire, mais qui était surtout destiné à inquiéter. À cette occasion, il est devenu possible de mesurer la volonté de certains politiques à se fabriquer des ennemis et à les donner pour ceux de tous. On a pu comprendre aussi l'avantage qu'il peut y avoir pour le pouvoir à transformer des adversaires plus ou moins avérés en ennemis : un adversaire a encore tous ses droits et peut toujours librement s'exprimer, un ennemi n'en a plus et est empêché de parole. Tout pouvoir a besoin d'un ennemi parce qu'il est à la fois ce qui lui permet d'exister, de s'affirmer en tant que tel, et ce sur quoi il fonde une bonne partie de son action.
L'ennemi, évidemment, c'est l'autre, le non-semblable, et dont l'altérité constituerait une menace pour tous et pour chacun. Et de l'autre, c'est pas ce qui manque : les syndicalistes, les chômeurs, les pauvres, les jeunes des cités, les immigrés, les clandestins, les musulmans, etc. De "l'ennemi" en abondance donc, mais il est toujours bon d'en inventer de nouveau pour ne pas laisser retomber la peur.
Les "Blackbird" en font l'expérience bien malgré eux, qui, du jour au lendemain, se voient affublés de ce statut. Alors que jusque-là, ils n'étaient que de totaux inconnus pour le plus grand nombre, brutalement, ce nom de "Blackbird" – nom au demeurant vaguement inquiétant –, fait la une des journaux. Bien évidemment, personne ne sait vraiment ce que ce nom recouvre – sinon les "Blackbird" eux-mêmes et leurs quelques lecteurs – mais il prend une forme quelque peu menaçante à travers le vocabulaire utilisé par la presse pour en parler : les médias, dans leur ensemble, contribuent à la fabrication de l'ennemi et alimentent la méfiance de tous envers chacun.
Au départ, comme déjà dit, "Blackbird" n'est que le nom du fanzine que publie une bande de copains. Le pouvoir et les médias s'en emparent pour pouvoir les désigner et les donner à penser comme un groupuscule subversif et peut-être même dangereux. Il est à noter qu'à aucun moment dans le récit, les membres de ce collectif d'auteurs ne sont nommés. pour la raison qu'avant la loi nul – ou presque – n'en a jamais entendu parlé, aucun d'eux ne s'est encore fait un nom, ils sont donc de parfaits anonymes ; et après la loi, puisque contraints à la clandestinité, il leur devient nécessaire de le rester.
Tout le récit de Pierre Maurel est une ode au fanzinat, dans la mesure où celui-ci constitue encore un des rares espaces où peut pleinement se développer une parole libre et critique, d'autant plus qu'il est étranger à toutes contraintes éditoriales et/ou commerciales. Et Pierre Maurel connaît bien le fanzinat, puisque lui-même le pratique, et que "Blackbird" à d'abord été publié dans ce cadre là.
Le dessin réaliste de Pierre Maurel est simple et efficace, sans fioritures, il ne dit rien d'autre que ce qu'il montre. Ne recherchant pas l'esthétisme – ce qui n'en fait en rien un dessin inesthétique -, l'auteur réussit la synthèse improbable d'un graphisme neutre et expressif. Neutre, car plutôt que d'être le lieu où se dévoile un sujet , il est ce qui accueille le récit et en permet une exposition maximale. Expressif, son trait n'étant pas pour autant froid et sans vie, pas même impersonnel. C'est un dessin immédiatement lisible, et il permet à l'auteur la plus grande maîtrise possible du rythme narratif, celui-ci s'appuyant, dès lors, surtout sur la mise en page et le découpage du récit. Ce dernier, de plus, s'articule autour de deux moments clés de même nature qui, à chaque fois, en accélère le mouvement : une loi portant atteinte au droit des individus est votée, et a des conséquences directes sur la vie des membres du "Blackbird". Ce qui n'est pas innocent : faire du moment de la Loi les pivots du récit rappellent au lecteur que celle-ci, élaborée par des "professionnels" de la politique, peut être des plus néfaste, et que la résistance comme la désobéissance civile n'en sont que les réponses nécessaires. La première loi qui sert de pivot, il en a déjà été question. Quant à la seconde, dénomée ici Loi Devarieux, elle consiste en un durcissement des conditions d'interpellation et précipite le récit vers sa fin. Fin au demeurant ouverte, et qui affirme que la résistance se poursuit malgré tout.